1. Claire Fourier, après Le silence de la mer, de Vercors, sorti en 1942, vous écrivez Les silences de la guerre en 2011, le pendant féminin au roman de Vercors. D'où proviennent cette envie et cette idée ?
Je n’ai pas choisi mon sujet : c’est le sujet qui m’a choisie. Il m’a choisie un jour où l’historien et journaliste Pierre Sipriot me lisait à haute voix les pages manuscrites d’une biographie consacrée à Romain Rolland, écrivain pacifiste et européen, auteur d’Au-dessus de la mêlée. Soudain Le Silence de la mer m’a traversé l’esprit, suivi de l’idée qu’il fallait écrire le pendant pacifiste et européen à ce livre de circonstance écrit en 1941 par le Résistant Jean Vercors qui mettait en scène, dans une maison réquisitionnée, une jeune Française et son oncle murés dans le silence face à un officier allemand désireux de nouer le dialogue. J’ai eu l’intuition qu’il fallait opposer au livre-culte d’une génération (dont Jean-Pierre Melville a tiré un film non moins célèbre) un récit qui donne à voir une jeune fille, son père et un officier allemand qui choisissent de parler et d’avoir un échange intense. Je n’étais pas mûre, j’ai laissé l’idée cheminer en moi. Quand j’en faisais part, je m’entendais répondre : on ne touche pas au Silence de la mer, « on ne renverse pas un diamant sur la pointe ». Mais plus je relisais ce livre, moins je trouvais que c’était un diamant. L’histoire ne résistait pas à un examen logique. Il fallait impérativement la reprendre et je pressentais, inquiète, qu’il me reviendrait de le faire. Il ne s’agirait pas d’écrire un énième roman sur les amours interdites, mais de mettre en lumière, avec un souci de réalisme (il y a eu une réalité : 200 000 enfants nés de couples franco-allemands pendant la guerre), des ennemis officiels qui choisissent, de façon réfléchie, de donner tort à la guerre et d’entrer, en quelque sorte, dans une résistance supérieure. Bientôt l’idée s’est imposée d’un récit transgressif, mais parallèle au Silence de la mer : il fallait que l’on reconnaisse sous le mien, le livre que je contredisais, et que j’assume le risque de m’exposer aux reproches des admirateurs de Vercors.
Les Silences de la guerre ne relève ainsi pas d’une envie, mais d’une exigence intérieure. J’ose dire, puisque le récit fait sa part à l’appel du 18 juin 1940, qu’à ma manière j’ai répondu à un appel.
2. Que souhaitez-vous illustrer grâce à ce roman ? "Qu'importe ami ou ennemi, dès que deux cœurs se répondent !" (Tchekhov)... ?
L’amour est une force d’ouverture. Donc le peuple qui ose aimer est en avance sur les chefs qui lui commandent l’hostilité. Dans la tourmente de la guerre, des êtres aimants ont fonctionné, d’instinct ou de façon réfléchie, dans une optique déjà européenne. Voilà l’idée du livre. Cela dit, l’auteur propose et le lecteur dispose. Le lecteur superposera aux mots du livre des images et des idées provenant de son propre vécu et pourra me contredire, à son tour. J’ai seulement souhaité, à partir d’une situation précise dans la région de Brest en 1943-44, fournir les éléments d’une réflexion sur la deuxième guerre mondiale (dont l’étude est loin d’être achevée) et sur la guerre, en général. C’est pourquoi le récit ne se limite pas à une histoire d’amour, c’est aussi une histoire d’estime entre deux hommes motivés par la conscience morale et le souci de vérité : la relation qui se noue entre le père, résistant français qui a vécu la première guerre, et l’officier de la Todt, proche de la résistance allemande aux nazis, donne son sens au livre, autant que la trame amoureuse. Comment la guerre a-t-elle été possible ? Comment a-t-on pu en arriver là ? Question qui taraude l’homme âgé, l’homme adulte et la jeune fille. Il y a chez eux trois un désir obstiné de comprendre. D’où l’importance donnée aux conversations. Vives, argumentées, fondées sur l’évocation du passé de leurs pays respectifs, elles amènent les protagonistes à nier l’emprisonnement dans l’immédiat et à anticiper l’avenir.
Il s’agit donc essentiellement d’un dialogue entre trois cœurs, trois intelligences, trois personnes de « bonne volonté » qui s’interrogent et se répondent, patiemment, loyalement. La guerre, c’est la mort ; il faut la dépasser. Les personnages manifestent une farouche volonté de vivre. Ainsi le livre illustre-il, d’abord et avant tout, le goût de la vie, d’une vie aimante et harmonieuse.
3. Comment avez-vous donné vie à vos personnages ? L'Allemand, mystérieux et cultivé, originaire de la Baltique ? Glaoda, la très jeune fille de Gwitalmézé ?
Il n’y a pas eu un auteur en quête de personnages, mais des personnages en quête d’auteur ! Ce sont les personnages qui se sont donné la vie à eux-mêmes ! Preuve qu’ils réclamaient d’apparaître et que le livre exigeait d’être écrit. Un jour, la première phrase m’est venue. Comme ça ! Et j’ai su que la suite viendrait. J’ai mis la phrase de côté. J’ai écrit d’autres livres. Il y a un an, j’ai relu cette première phrase. Et la suite est venue. Parce que le temps était venu. J’ai vu sous mes doigts surgir, se réveiller plutôt, car je les sentais profondément vivants, des personnages, les principaux, puis d’autres. Tous prenaient forme, se développaient, évoluaient dans uns sens, dans un autre, se plaisaient ensemble, tantôt graves, tantôt gais, toujours soucieux d’intelligence. Je n’ai rien forcé et suis étonnée de les avoir vus aussi naturellement monter de la page. C’est comme si j’avais été un chamane. Je ne leur donnais pas vie, c’est eux qui me communiquaient leur vie. Je me plaisais en compagnie de ces êtres qui avaient envie d’exister les uns pour les autres, envie de s’entendre et de se faire entendre de moi. Ils accordaient spontanément leurs violons ; moi, je tenais une baguette un peu négligeable dans cet orchestre. Je servais à finaliser leur « mise en vie », leur « mise en voix » et mon travail consistait à ciseler l’écriture afin de rendre leur approche la plus limpide possible pour le futur lecteur. C’est seulement dans le souci de limpidité qu’a résidé la difficulté de ma tâche.
Au bout du compte, c’est comme si les personnages de Vercors avaient exigé de moi que je vienne les ranimer, cette fois d’une vie chaude, lumineuse et rayonnante. Même, c’est comme si Vercors m’avait intimé l’ordre de reprendre à la base son livre mortifère (pour lequel on a oublié qu’il fut, lui, sans indulgence). Et sans doute est-ce pourquoi le récit de la mort de l’officier est si bref. Hermann ressuscite aussitôt en Glaoda. Je le redis, c’est un livre de vie.
4. Vous citez beaucoup Friedrich, Goethe, Heine et bien d'autres. Glaoda et Hermann se rejoignent sur nombre de références. Montrez-vous, par là, l'universalité de l'art, qu'il soit peinture, musique ou littérature ? Peu importe les nations de chacun, l'art unit ?
Oui. L’art unit. Sinon, l’art est nul. L’art est le trait d’union majuscule, disons. La peinture de Caspar David Friedrich est très présente dans le livre. C’est que Hermann vient de la Baltique, du pays de Friedrich dont les paysages mélancoliques rappellent la côte nord du Finistère. Ce n’est pas un officier de la Wehrmacht, mais de l’Organisation Todt : c’est un ingénieur qui aime travailler de ses mains et peindre. Son profil s’est imposé à moi au point qu’il y a trois ans je suis allée (peut-être pour m’obliger à écrire le livre) sur les bords de la Baltique mettre mes pas dans ceux de Friedrich et faire des repérages. Hermann a l’impression d’évoluer dans son pays natal : comment le mur de l’Atlantique, chantier dont il a la charge à trois kilomètres de chez Glaoda, pourrait-il être un mur mental ou affectif ? Puis, comme ses hôtes, il est sensible à la musique de Debussy qui, près des bombardements brestois, fait resurgir le silence et lui donne une voix mélodieuse et posée. Enfin, Glaoda et son père aiment lire, Hermann est donc à l’aise pour évoquer auprès d’eux la littérature allemande, ainsi que les livres qui ont inspiré le nazisme.
Contre le sentiment de parenté lié à l’amour de l’art, la guerre ne peut rien. D’où la question qui sillonne le livre : où est la patrie ? qu’est-ce que la patrie ?
5. La période de la guerre est décrite avec beaucoup de véracité, les événements, les organisations militaires, les dates. Comment avez-vous récolté ces informations ?
Je ne pensais pas, au départ, faire un livre aussi précis historiquement. Là encore, le déroulement du texte a imposé ses exigences. En évoluant, les personnages suscitaient des interrogations, il fallait y répondre. Je me suis plongée dans les documents. Constatant que plus je savais, moins je savais. Il fallait donc consulter encore, vérifier, préciser, fouiller toujours plus. Une année durant j’ai navigué sur Internet à m’en brûler les yeux, emprunté des livres en bibliothèque (surtout à la Réserve centrale des bibliothèques municipales parisiennes), acheté des livres souvent d’occasion (beaucoup d’ouvrages étaient épuisés), j’ai visionné des DVD, passé des centaines d’heures devant les chaînes Histoire et Toute l’histoire. J’ai fait une compilation de cette masse documentaire. Puis j’ai tout repris, découvrant que les éléments se mettaient en place et s’agençaient le plus naturellement du monde. Des réflexions, des anecdotes continuaient de se greffer ; tout se calait avec aisance. Il a fallu choisir les dates du séjour de Hermann chez Glaoda. L’automne 43 et l’hiver 44 se sont imposés, parce que cette période coïncidait avec ce que je sentais qui voulait être dit et permettait aux protagonistes d’évoquer des aspects cruciaux de la guerre. Le récit a coulé de source. Néanmoins, le manuscrit achevé, j’ai craint d’avoir commis des erreurs historiques et demandé à Henry Bogdan, historien de l’Allemagne, de lire mes pages. Il a trouvé une erreur dans une date et a conclu : « Vercors peut aller se rhabiller ! » Rassurée, j’ai alors confié le texte aux éditeurs.
Mais je rends à César ce qui est à César et loin de renier Vercors, ayant, au contraire, ressenti sa présence tutélaire au long de mon travail, j’ai envers le Résistant une dette de reconnaissance. Étonnante coïncidence, Les Silences de la guerre paraît 70 ans après le Silence de la mer. C’est à lui, Vercors, que j’aurais aimé d’abord offrir mon livre. Je le dédie à sa mémoire.