icone du menu burger icone de fermeture du menu burger
Adam et Eve
EAN13
9782889071616
Éditeur
Zoé
Date de publication
Collection
C. F. RAMUZ
Langue
français
Langue d'origine
français
Fiches UNIMARC
S'identifier

Adam et Eve

Zoé

C. F. Ramuz

Livre numérique

  • Aide EAN13 : 9782889071616
    • Fichier EPUB, avec Marquage en filigrane
    5.99

  • Aide EAN13 : 9782889071623
    • Fichier PDF, avec Marquage en filigrane
    5.99

Autre version disponible

Avec Adam et Ève (1932), Ramuz donne corps à un projet qui l’a occupé pendant
plusieurs années : une récriture des premiers chapitres de la Genèse. Son
héros, Louis Bolomey, brusquement quitté par Adrienne sa femme, est consolé
par Lydie qui aime les hommes et lui tient une philosophie pleine de bon sens.
Mais bientôt, à cause de Gourdou le rétameur qui ne cesse de lui parler du
péché originel, il entend une voix qui le conduit à voir, littéralement,
l’histoire d’Adam et Eve. Ramuz procède par images, pour lui, les images sont
« plus réelles que la réalité », plus « nettes », plus « impérieuses », plus «
éclatantes ». « Ainsi on est dirigé par quelque chose qui est tantôt dans
votre tête, tantôt dans vos entrailles, tantôt on ne sait où ». Ces sortes de
« films » sont projetés dans les « sous-sols de nous-mêmes ». Alors Bolomey
identifie Adrienne à Eve. Le héros voit Eve dans la vie réelle, à trois pas de
sa maison, au point qu’il « se cache derrière un buisson pour ne pas être vu
». Il devient Adam, la scène a lieu dans son propre jardin qui devient celui
de la Genèse. Car Adrienne, qui souffre de solitude, veut retrouver son mari,
mais elle ne sait rien de la métamorphose morale de ce dernier. Lydie,
clairvoyante et toujours amoureuse, facilite les retrouvailles, devinant que
les deux époux ne pourront se comprendre, leurs deux mondes sont
inconciliables. Et en effet, la violence du décalage entre l’image et la
réalité sera insupportable à chacun des époux. Après une scène d’amour d’une
beauté saisissante (cf l’extrait ci-dessous), la puissance du choc causera une
rupture cette fois définitive. Et cette fin abrupte ne sera pas l’objet d’un
commentaire psychologique, Ramuz s’est donné une fois pour toute pour mot
d’ordre de « ne jamais rien expliquer. C’est le centre, je m’y tiens
d’instinct. » Ce texte est au fond une critique de la conception chrétienne
qui voudrait que le péché d'Eve justifie le patriarcat. Non, l'histoire du
couple originel est pour Ramuz un constat sur le couple, une utopie pour lui:
l'homme est condamné à la séparation. Même si l'amour à sa naissance est un
profond bonheur, un bonheur existentiel: Suite à la mort de sa mère, Bolomey
s'est comme éteint. Alors quand il rencontre Adrienne: "Il était mort; il est
vivant. Il dormait, il est réveillé. Il est ressuscité dans son corps dans un
monde ressuscité." Même si c'est donc un bonheur existentiel au départ, il
finit par la séparation: " Mais c'est ça, la condamnation, parce qu'un et un à
présent ça fait deux et qu'avant ça ne faisait qu'un, - et on cherche à
comprendre et on ne peut pas comprendre. " Extrait : Quand Ramuz écrit une
scène d’amour, les corps s’entremêlent et deviennent un, deviennent mousse
colline et terre lisse et crevassée, odeur, chaud froid, haleine. Louis
Bolomey et Adrienne se trouvent enfin, on est à la fin du roman, la dernière
scène avant la séparation finale : « Ah ! que de force il y a en elle ! ah !
quelle extrême pesanteur. C’est un poids qui pèse sur moi et en même temps il
pèse sur elle. C’est une lourde charge, comme quand un arbre est sous la
neige. On cède ensemble l’un vers l’autre, et on s’emmêle l’un à l’autre,
comment est-ce qu’on se démêlera ? Mais c’est beau. Ah ! c’est fort ! ah !
c’est doux ! C’est grand : comment me retrouver et toi ? comment nous
retrouver l’un et l’autre à présent ? Comment est-ce qu’on se défera jamais ?
Il dit : « Où es-tu ? » Elle dit : « Je ne sais plus bien. » Il dit : « Tu
n’as pas besoin de savoir… » Il dit : « Tu n’as même pas besoin de bouger, je
te porte. » Je suis fort, ou bien si c’est toi qui es forte ? On n’a qu’une
force à présent ; on n’a qu’une force à nous deux. Il l’avait prise, il la
soulève, il la serrait contre lui, elle le chauffait sous l’oreille avec son
haleine. Oh ! où es-tu ? parce que je te cherche, où es-tu ? Et, moi, où est-
ce que je suis ? parce que je me cherche et ne sais déjà plus où tu commences
et je finis. Où es-tu sous tes vêtements qui ne sont pas toi et te nient ? –
une dernière séparation, une faible séparation. Il voit qu’elle le regarde. Il
voit ses yeux qui sont tout près de lui l’un et l’autre avec leur couleur ; il
voit leur couleur pour la première fois. Il les croyait noirs, ils sont bleu
foncé : fermez-vous. « Toi, dit-il, ça en fait un » ; « et puis toi, ça en
fait deux ». Il la pose à côté de lui, mais elle ne l’a pas lâché. Elle a noué
ses bras autour de son cou, elle est consentante, elle ne parle plus, elle dit
oui, elle ne parle pas. Elle se laisse faire, c’est une femme. O petite Ève
d’avant la faute, parce qu’il n’y en a point, il n’y a point de faute. Ne
bouge pas ; tu dis oui. Ton menton rond, ton cou qui est gras et marqué de
trois petits plis qui sont dessus comme un collier. Je te cherche, je te
trouverai, et, toi, tu me trouveras. Collier bleu, collier gris, ô fil mince,
c’est-à-dire trois fils l’un au-dessus de l’autre, trois minces fils, et je
vous défais. Car sa tête va en arrière, son menton a été plus élevé que sa
figure, oh ! comme une petite colline qui cache ce qu’il y a derrière ; et on
dit : adieu, où es-tu ? Elle cède, elle ne bouge pas. Elle se défait sur les
draps. Et je la cherche et je me cherche. Et je me trouverai moi-même en la
trouvant. Une épaule et l’autre, sa gorge. Brune et blanche. Bruns et blancs,
ses bras, blancs et bruns. Est-ce toi ? pas encore ; petite, tu m’entends ;
car il lui parle avec toute espèce de mots qui ne sont pas dits, car il ne
sait plus s’il les parle en lui-même ou les profère. Elle dit oui, elle ne dit
rien. On est en dehors du monde, parce qu’on est dans un monde plus vrai, qui
contient le monde d’où on vient, qui le dépasse, qui le complète, qui
l’achève. Elle m’appelle, elle m’espère, elle m’attend, elle soupire après moi
; se soulevant un peu, retombée, mouvante, chaude et froide, lisse ou grenue,
crevassée. Toute la terre et toutes les saisons sont sur elle, mais est-ce
bien toi encore ? car tu es tout : c’est-à-dire que nous sommes tout. Je
monte, je descends, je te parcours. Ses genoux sont comme deux pierres. Oh !
fraîche et froide, ou tiède ou chaude, toutes les saisons sont ensemble
réunies en toi, et ne se contredisent plus. Non plus successives :
juxtaposées. Tes genoux, c’est l’hiver. Il connaît la nature entière, et tout
entière du même coup. Ton cou, c’est le printemps ; l’été est sur tes joues.
Toute la terre avec ses saisons que je parcours ; et l’automne est sur ton
ventre. Toute la terre, nue ou moussue, ayant ses plaines et ses collines, ses
bombements et ses replis, ses défilés, – et toute l’odeur de la terre en
chacune de ses saisons : printemps, été, automne, hiver, l’odeur de l’herbe,
l’odeur du foin, l’odeur du raisin qu’on écrase ; l’odeur de l’écorce du bois
mort. Tu es la terre, tu es l’année ; tu es l’espace, tu es le temps. Et
pourtant ce n’est pas tout encore, parce qu’il y a au-dessus de nous quelque
chose qu’il nous faut atteindre et atteindre communément. Toi aussi, il y a
quelque chose que tu cherches, que tu cherches à travers moi comme moi à
travers toi. Il y a que je suis encore séparé de toi et toi de moi, parce
qu’on est deux, petite ! Et elle le sait ; elle l’attire à elle, maintenant.
Elle noue ses bras autour de son corps, elle se soulève, elle se tend. Il cède
avec le milieu de lui-même à une force irrésistible, ô faible femme, faible et
forte. Rejoints ? pas encore tout à fait rejoints. Mais est-ce moi seulement
qui vois cette chose (car quel autre nom lui donner ?) cette chose en avant de
nous, ou bien si c’est toi, ou bien si c’est nous : qui est une chose
instantanée en même temps qu’une chose sans fin, à l’extrême pointe du présent
et qui remplit tout le passé et l’avenir, imperceptible, démesurée ; qui n’est
pas vue par moi, qui n’est pas vue par toi, parce qu’elle est au-delà de toi
et de moi, qui est vue de nous et par nous ; toute proche et insaisissable,
qu’il faut pourtant atteindre, qu’on va atteindre, et où on ne sera plus deux,
mais un. Où on sera tellement dans le temps qu’on sera dans l’éternité,
tellement enfoncés dans la matière qu’elle sera du même coup dépassée,
c’est-à-dire réalisée ; – n’est-ce pas ? avec ta sueur et la mienne...
S'identifier pour envoyer des commentaires.