La maison d'Anaïs, roman
EAN13
9782841879298
ISBN
978-2-84187-929-8
Éditeur
Archipel
Date de publication
Collection
TERROIR
Nombre de pages
238
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
314 g
Langue
français
Code dewey
843
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La maison d'Anaïs

roman

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DU MÊME AUTEUR

Adieu lou païs, L'Archipel, 2002.

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eISBN 978-2-8098-1197-1

Copyright © L'Archipel, 2007.

À ma mère.
À ma sœur.

Elle marchait à petits pas, toute menue dans son tablier bleu à fleurettes blanches. De son chignon bien serré s'échappaient quelques mèches brunes parsemées de gris qui voletaient autour de son visage. Elle se trouvait bien vaillante en ce jour de la Saint-Michel ! Vêtue comme les gens du pays, plus soucieux d'assurer leur gagne-pain que d'harmonie vestimentaire, elle avait tout de même une certaine élégance. Elle avait rangé ses vêtements de la ville et ne les ressortait pas souvent. Quel besoin avait-on d'être « bien mis » dans ces rues sillonnées par des charretées de paille sèche, par les tombereaux de fumier qui exhalaient une forte odeur de purin ? Elle n'avait nulle envie de se faire remarquer, d'être différente des autres.

Elle était un peu frêle, peut-être. Mais pas aussi faible qu'on pouvait le croire, se disait-elle. Elle en avait vu, dans sa vie, et de toutes les couleurs... Elle ne s'était pas laissé abattre. Elle avait tenu bon, toujours. Frileuse, ça c'est sûr. Sa grosse veste de laine brune la protégeait à peine d'un vent sournois qui soufflait en légères rafales. Ce vent l'accompagnait, la suivait, la poussait même un peu trop fort, et son haleine charriait une envolée de cotillons pareils à des voiles à la teinte un peu triste.

Aujourd'hui, elle avait décidé d'aller jusqu'à sa maison. Enfin, la sienne, plus vraiment... C'était, autrefois, celle de ses parents, disparus depuis longtemps. Elle voulait voir la maison où elle avait vécu. Elle devait donc traverser le village, de l'église jusqu'à l'école, et elle n'avait pas fait ce trajet depuis bien longtemps.

La bâtisse est située juste entre l'école et les abreuvoirs où se désaltèrent les troupeaux de vaches allant ou revenant du pré. Les moutons, aussi. Les chiens, derrière le troupeau, lapent avidement l'eau bien fraîche de la fontaine avant de suivre les bêtes d'un air important.

Elle s'en approcherait, la regarderait, s'en emplirait les yeux, et puis retournerait à son logis, ayant emmagasiné une provision de souvenirs pour l'hiver.

Une crainte l'avait poussée à sortir de chez elle : elle voulait voir si le temps n'avait pas trop détruit ce qu'elle avait connu autrefois pimpant et solide. La maison était fermée depuis des années. Il fallait qu'elle voie, qu'elle se rassure... Allait-on laisser faire les choses, laisser grignoter les murs par une humidité sournoise, détruire le toit par une mousse verdâtre et tenace ? Qui se souciait de la maison ? Qui l'aimait encore ?

« Drôle d'époque ! songeait-elle. On laisse pourrir les trésors du passé et on construit des bâtiments dépourvus de charme et pas toujours adaptés à notre rude climat. Je suppose tout de même qu'ils sont équipés d'un bon chauffage. Un beau jour, l'eau coulera à flots sur tous les éviers et ils auront aussi des douches ou des salles d'eau comme en ville. Bientôt l'électricité franchira les portes du village. Ils l'attendent, ils l'espèrent... Mais ces maisons-là sauront-elles braver l'usure du temps ? »

Elle en doutait. Elle profitait du progrès, comme tout le monde, mais elle était un peu méfiante. Et plus elle avançait en âge, plus elle se souvenait des bons moments du passé. Les mauvais, les plus durs, s'étaient estompés de sa mémoire. Il y en avait eu pourtant, la vie n'avait pas été facile pour elle. Rien ne lui avait été donné. Mais elle ne regrettait rien, ni son départ pour la ville, ni son retour au village. Un léger sourire éclaira son visage. Et l'Eugène qui tournait autour d'elle !

« Comme si j'étais encore une jeunette ! », sourit-elle.

Elle avait pourtant bien des rides ! Ses beaux yeux bruns avaient perdu leur éclat. Sa riche toison, aussi noire que l'aile du corbeau, n'était plus qu'un souvenir. À présent, ses cheveux secs et ternes ne voulaient pas se laisser discipliner, ils voltigeaient au vent tels des papillons affolés par la tempête et elle devait les serrer sous un léger foulard pour ne pas être importunée. L'Eugène, elle le connaissait depuis l'enfance, depuis toujours. C'était son amoureux dans une jeunesse lointaine. Mais elle s'était lassée, elle le connaissait trop, il n'y aurait aucune surprise dans leur couple, pensait-elle. Elle était partie. Avec un autre. Elle l'avait oublié. Elle avait fait sa vie en ville. Pourtant, elle lui avait gardé une tendresse, une place à part qui lui avait permis de s'aimer un peu plus dans les moments difficiles. S'il l'avait tant aimée, c'est qu'elle le méritait... Dans les moments de doute, c'était un réconfort.

Anaïs rêvait, songeait à sa jeunesse, à leur jeunesse, au passé disparu à tout jamais. Dans son petit village, il y avait beaucoup de place pour le rêve et la méditation. De la place et du temps, ce temps qui n'en finissait pas, surtout le soir, à la tombée de la nuit, quand il y avait une sorte d'inquiétude, quelque chose de suspendu dans l'air. Pas une menace, non, c'était plus subtil. Un fil tendu entre le jour et la nuit, une étroite passerelle sur laquelle on était obligé de s'engager pour accéder à une nuit calme et réparatrice...

« J'aime la vie, pourtant, se disait-elle, je l'ai toujours aimée, mais si l'Eugène vient me rendre visite, ce sera plus supportable. Tiens, voilà que je pense à lui, maintenant... Décidément, il n'y a pas d'âge pour les futilités ! »

Eugène, lui, est resté le même. Placide, mais avec des emportements de jeune homme, des colères inexplicables. Il ne supporte pas les injustices. Comme si tout n'était pas qu'injustice, ici-bas ! Enfin, un brave homme, on n'en trouve pas tous les jours, même dans nos campagnes. Toujours à lui rendre de petits services, à prévenir ses désirs. On commence à jaser dans le village. De ce côté-là, ça n'a pas changé. Tous les jeunes partis, ou presque, ceux qui restaient se souvenaient encore du passé et bavassaient à qui mieux mieux. Ils se rappelaient qu'elle l'avait laissé tout seul avec son chagrin. Ils se rappelaient qu'il avait erré à travers prés et champs, ressassant sa peine. Il parlait aux arbres, aux oiseaux, à la lune... Il devenait un peu fou, disait-on. Il ressemblait à une sorte de benêt, il faisait presque peur. Puis le temps avait fait son œuvre ; il s'était marié avec l'Ernestine. Assez jolie, celle-là, mais pas des plus futées. La ferme prospérait, le ménage avait eu trois enfants qui faisaient leurs études à la ville, mais la maladie était arrivée sans crier gare. L'Ernestine avait eu une tumeur et était partie en quelques mois... Eugène s'était à nouveau trouvé seul, il devait assurer le travail de la terre et celui de la maison. À présent, les enfants envolés, il pouvait souffler un peu et sans doute était-il revenu à ses anciennes amours.

Anaïs avançait toujours. Aujourd'hui, c'était comme un dimanche. Elle se sentait légère, légère ! Elle humait l'air avec délices. Pourquoi était-elle partie ? Il n'y avait qu'au pays que l'on pouvait respirer un air aussi fluide, aussi vif, aussi revigorant... Mais à part l'air, qu'y avait-il d'autre ?

Sa maison était là, devant elle. Trop de souvenirs, elle ne resterait pas longtemps. Elle imaginait la moisissure et l'humidité en train d'effacer un peu plus les traces des jours enfuis. Les souris qui grignotaient ici ou là, les vrillettes qui s'acharnaient sur les poutres brunes... À la fenêtre protégée par de robustes barreaux en fer, apparaissaient encore, derrière les vitres délavées, les rideaux ajourés que Rosa avait exécutés au crochet. Elle était habile, Rosa, et rieuse ! Que de fous rires elles avaient eus ensemble ! À l'époque, on riait pour un rien, pour quelques mailles perdues, pour un ouvrage raté, un tricot trop grand... Un jour, on s'était aperçu que son tricot avait une manche plus longue que l'autre, on en avait plaisanté pendant des années !

Anaïs sou...
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