Le destin du pitaud
EAN13
9782841872688
ISBN
978-2-84187-268-8
Éditeur
Archipel
Date de publication
Collection
TERROIR
Nombre de pages
254
Dimensions
22 x 14 x 2 cm
Poids
299 g
Langue
français
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Le destin du pitaud

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DU MÊME AUTEUR

Le Pitaud, L'Archipel, 1995.

La Fille du Pitaud, L'Archipel, 1998.

Le Pitaud grand-père, L'Archipel, 1999.

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eISBN 978-2-8098-1494-1

Copyright © L'Archipel, 2000

A Lou, mon arrière-petit-fils

Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame
Las ! le temps non, mais nous nous en allons
Et tost serons étendus sous la lame.

Et des amours desquels nous parlons
Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle :
Pour ce, aymez moy cependant qu'estes belle.

Pierre de Ronsard,
Continuation des Amours, 1555.

1

— Tu te souviens, pitaud ?

— Oui, pitaude, je me souviens.

Paupières closes, le professeur Pierre Forelli-Alban revoit la pitaude lorsqu'elle avait douze ans. C'était en 1925. C'est en mars 1997 que le printemps accompagne le pitaud jusqu'au bordage de la pitaude. Elle aura, comme lui, quatre-vingt-cinq ans en 1998. Lui, ce sera le 25 février. Elle, le 13 mai. La mémoire du professeur n'oublie rien. Pas même les dates. Il répète, ses mains dans celles de la pitaude :

— Oui, Sylvie, je me souviens.

La veille, dans sa maison de Sanluc, Mélie-Rosine lui a dit :

— Grand-père, la vieille Sylvie serait heureuse de te revoir.

— J'irai, dès demain matin, a répondu grand-père.

Pourquoi cet empressement ? Sylvie, il ne l'a pas revue depuis la fête du mardi gras, en 1933. Elle avait vingt ans. Lui aussi. Soixante-quatre ans de cela.

Ce matin du 30 mars 1997, dès l'aube, le professeur a pris sa canne et a claudiqué sur le chemin des sapinières. Pour être en communion avec ce qui renaît après une longue hibernation, il a oublié son âge et ses misères. Il sourit aux violettes et aux primevères, débusque des lapins qui détalent dans les bruyères, effraie une tourterelle qui s'affaire à son nid. Il aurait voulu chanter ses chansons d'écolier et marteler le sol de ses « une-deux », comme autrefois. Mais les jumeaux, Pierre-Jacques et Mélie-Rosine, ne vont plus à l'école, et ses jambes refusent tout ce qui n'est plus de leur âge.

Au pont-aux-chèvres, il résiste à la tentation de s'accoter au parapet. Il craint que le ruisseau, s'il le regarde, réveille les souvenirs qui le harcèlent.

Ce matin du 30 mars 1997, le professeur marche vers son enfance. Tout ce qui a jalonné sa vie d'homme, il ne veut pas que le ruisseau le lui rappelle.

— C'est le docteur Mélie-Rosine qui t'a demandé de venir me voir ?

— Oui.

Sylvie sourit.

— Elle est comme notre regretté docteur Bonnard. En chaque vieillard, elle voit un malade. Moi, Dieu merci, je me porte bien.

Elle ajoute, chassant du geste une poule qui picore au pied du pitaud :

— Quand ta petite-fille vient me voir, elle m'apporte du bonheur. Elle arrive ici, sans prévenir, et me dit qu'à mon âge, elle doit surveiller ma tension. Elle me donne des pilules. Je ne les prends jamais, mais elle ne le sait pas. Elle refuse mon argent, mais elle accepte mes fromages. Je lui garde les meilleurs, ceux du lait de Capricieuse.

Du sabot, elle chasse le coq qui fait comprendre à la poule, du bec et de l'aile, que c'est son tour et qu'il n'a pas de temps à perdre.

— Va lui faire ça ailleurs, cochon !

Elle serre plus fort les mains de son pitaud. Elle le regarde longuement.

— Tu as toujours les mêmes yeux bleus.

— Et toi, les mêmes yeux noirs.

— Oui, mais avec plein de rides autour et des cheveux blancs !

— Moi, les cheveux, je n'en ai plus guère. Quant aux rides, j'en ai plus que toi, et plus profondes !

— Tu étais beau à vingt ans.

— Toi, à vingt ans, tu étais très belle, et tu l'es toujours.

— Tu as toujours su trouver les mots qui font plaisir. Tu ne m'as guère parlé, mais les mots que tu m'as dits, je les entends encore...

— Et moi, crois-tu que j'ai oublié les tiens ?

Sylvie craint que la conversation glisse vers des confidences qui la feraient souffrir. Elle veut n'être qu'à la joie de revoir Pierre, après soixante-quatre ans d'attente.

— Tu prendras bien une tasse de café ?

Elle s'arrache à sa chaise, marche douloureusement vers la cuisinière où la cafetière laisse échapper un jet de vapeur.

— Café bouillu, café foutu ! Tant pis pour toi. Fallait me prévenir. J'aurais fait le ménage et mouliné du café frais.

Le « café foutu », Pierre n'en a jamais bu de meilleur. Il le déguste lentement et regarde Sylvie. Il voudrait lui redire qu'elle est belle, qu'elle a toujours la même silhouette, grande, mince, élancée, malgré les douleurs qui lui courbent le dos. La timidité le retient. Comme autrefois.

Mais cette présence espérée toute une vie et qui, brusquement, lui arrive ce 30 mars 1997, Sylvie l'a trop attendue pour l'abandonner au silence.

— Chez moi, c'est comme chez les Freiquin, quand tu étais leur pitaud. Ça ne respire pas la richesse. Mais, chez moi, malgré toutes les laideurs de la pauvreté, ça a toujours respiré la bonté. Le Freiquin, lui, il puait l'ivrognerie, et sa garce, elle puait la sournoiserie.

Le pitaud approche sa chaise de celle de la pitaude.

— Toi, Sylvie, tu as eu de la chance d'être la pitaude de la mère Meudon.

Sylvie voudrait répondre : « Et toi, tu as eu la chance d'être le pitaud de la Mélie. »

Mais pourquoi le lui rappeler ? Peut-être serait-il honteux d'avoir eu tant de chance, alors qu'elle, malgré l'amour de maman Meudon, en a eu si peu. La Mélie osera lui en parler si le professeur Pierre Forelli-Alban décide de venir revivre, avec elle, leurs souvenirs de pitauds.

— Tu es parti tôt, ce matin. Même par le raccourci des sapinières, ça fait, pour tes vieilles jambes, une bonne heure de marche. Et cet air de printemps, ça creuse l'estomac. Veux-tu goûter mon fromage de bique ?

— Oui, Sylvie, et boire une bolée de ton cidre.

— Le mien, il ne vaut plus rien. Il a tourné à l'aigre dans le tonneau. Même s'il est mauvais, il nous donnera la joie de trinquer.

Sylvie s'arrache de nouveau à sa chaise, redresse sa longue et mince silhouette, étouffe une douleur et se rassied.

— Toi qui peux marcher, tu trouveras le fromage dans ma laiterie. Tu sais où elle est, c'était celle de maman Meudon. Le cidre, tu le tires à la « champieure ». Tu ne peux pas te tromper. Dans ma cave, il n'y a qu'un tonneau.

Pierre est revenu avec le fromage et le cidre.

— Il faut croire que le boulanger savait que tu viendrais aujourd'hui. Hier, il m'a apporté ma miche. D'ordinaire, c'est le vendredi qu'il me l'apporte.

Sylvie prend son couteau, trace une croix sur la miche, l'ouvre par le milieu.

— Tu vois, c'est du pain blanc et frais.

Elle tranche deux tartines, les recouvre d'une épaisse couche de fromage qu'elle démoule de sa « fausselle ».

— Lui aussi, il t'attendait. Il est juste égoutté comme il faut.

Elle tend la tartine à son pitaud.

— Mords dedans si tu as encore de bonnes dents ! Sinon, tu fais comme moi : tu prends un couteau.

Pierre a pris un couteau.

Sylvie lève son verre que son pitaud a rempli de cidre. Il coule comme de l'huile et noircit dès qu'il voit la lumière.

— Il n'est pas fameux, mais je suis heureuse de le boire avec toi !

— Moi aussi, Sylvie.

Ils trinquent, boivent et font la grimace. Mais c'est le cidre des retrouvailles. Le pitaud emplit encore les verres.

— Sylvie, ton fromage est aussi bon que celui de la mère Meudon. Ton cidre, même mauvais, il nous donne du bonheur !

Les yeux noirs de Sylvie lui disent merci avec une grosse larme qui perle à chaque coin. Pierre, d'un doigt léger, les écrase, et ses yeux bleus s'attardent sur ce visage ridé que le bonheur rajeunit. Il répète, mordant à pleines dents la mie :

— Ton fromage est aussi bon que celui de la mère Meudon...

— C'est elle qui m'a appris à les faire. Il faut du temps, de l'amour et de bonnes biques. C'est peut-être pour ça qu'au marché de Garbois, on me dit que mes fromages sont les meilleurs.

Le chat saute sur la table et renifle, avec des ronrons et la queue levée, la tartine de la patronne.

— Tu n'es pas invité, goulu ! Ce matin, je ne veux être qu'avec mon pitaud.

Le chat ravale ses ron...
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